L’herbe qui fait errer

 

Une fois, la femme du Waldtony (2),lequel travaillait en forêt, voulut lui porter pour sou dîner (repas de midi) une de ces soupes d'Alsace qui vous réveilleraient un mort, tant elles ont un ravigotant fumet, une de ces soupes à côté desquelles toute autre semble fade, une de ces soupes où, avec tous les savoureux légumes, on trouve le fameux lard fumé dans les branches de sapin et les baies de genièvre, une de ces soupes, enfin, cuites sur un feu couvert de cendres et dans laquelle, tant elle a, pour l'amour des siens, mijoté son chef d'oeuvre, la ménagère semble avoir mis un morceau de son coeur.

Lorsque, clairet, au fin matin carillonna l'Angelus, elle raviva la braise qui couvait sous la cendre, fit joyeuse flambée, mit à bouillir son eau, puis éplucha ses légumes que le soleil levant caressait d'aimables rayons, coupa une large tranche au côtis de lard entamé et jeta le tout dans l'eau frémissante.

Vers l'âtre le chat ronronnait avec des yeux gourmands, de temps en temps se pourléchant par avance les babines, ou suivant rêveusement les spirales de vapeur, comme s'il y découvrait des choses surnaturelles.

Le coq claironnait, par instants, les poules chantaient leur ponte, coricodè, sur la mare les canards étaient loquaces, et rric, rrac, le balancier de l'horloge à boite scandait les heures paisibles. La sixième tinta, calme et réfléchie comme sa maîtresse, qui soupira un « déjà » démontrant qu'elle avait bien des choses à faire encore, avant de se rendre à la clairière du Hêtre, où travaillait son homme.

Surveillée toujours par le chat, voici que la soupe embaumait.

On la sentait jusqu'au troisième grenier (3) où venait de grimper la ménagère, pour surveiller ses fruits.

Septembre soufflait en froid là-haut, et la Mariannele dut se chauffer les doigts sous son fichu de laine, mais, avec un bon sourire elle dit

- Va-t-il être content, mon Tony, d'avoir une soupe chaude!

Rrric, rrac, l'horloge à boîte avançait et dans la marmite, à petits bouillons réguliers, pas un plus haut que l'autre, la soupe se dépêchait pour être prête à l'heure, consciente du rôle qu'elle jouait en le sacerdoce familial, avec une odeur alléchante de plus en plus, si bien que le chat avançait le col, pour humer à pleines narines la savoureuse vapeur. Il s'imaginait voir déjà dans son assiette la bonne couenne agrémentée d'une brave(4) bordure de lard transparent, car la ménagère alsacienne n'est pas chiche et elle aime ses bêtes.

Rrric, rrac, l'horloge sonne onze heures.

Il est temps de partir. Mariannele soulève le couvercle de la marmite, sourit à son chef d'oeuvre, en verse de bonnes pochetées dans chaque assiette de ses enfants qui vont rentrer, les uns de l'école, les autres des champs, leur pose la miche au milieu de la table avec deux terrines de lait caillé et des fruits, puis décroche son panier et, tout en le garnissant, soliloque ainsi :

- Je mangerai avec lui, là-bas, cela me semblera meilleur. Voyons, ici, je mets le pain entouré de sa serviette blanche, par là, je cale ma bouteille de vin et il y a place encore pour les radis noirs, le fromage et une demi-douzaine de nos Gümpistäpfel (5) . Sur leurs trônes, rois et reines ne mangeront pas mieux que nous, d'autant qu'ils en ont lourd parfois sur la conscience sous leurs belles couronnes en or.

Tout est prêt, si propre, si appétissant.

Mariannele baisse sur ses beaux bras nus, ses manches de chemise, met sur sa tête un fichu bleu, je crois même qu'elle a souri devant son vieux miroir, car il lui renvoie un agréable visage illuminé d'yeux en lesquels son âme se mire une vraie âme alsacienne, naïve, claire, franche, honnête et affectueuse.

La voici en route, tenant dans la main droite le petit pot-au-feu à support de métal, ayant pendu au bras gauche son panier bien garni.

Ah! que la forêt est belle et le soleil, si gai, et qu'il fait bon vivre lorsqu'on est heureux en ménage et qu'on a de gentils enfants. Aussi Mariannele chante à plein gosier et les oiseaux lui répondent.

Frrrt! un lièvre qui passe.

- Que Dieu te préserve du chasseur! dit-elle.

Malicieux, un écureuil lui lance une coquille de noisette et la regarde par côté.

- Hé toi, la-haut, tâche de te mieux comporter.

Elle marche, marche, voici le rond-point aux Épines, la sente du Diestelbach, le raccourci du Saut des Truites.

- Pourvu que ma soupe demeure assez chaude! Ce serait vraiment dommage que mon cher homme ne la mange pas en sa neuve saveur.

Bââm douze coups tombant d'un clocher.

- Midi! comme je trouve le chemin long. Il me semble que je devrais être arrivée, du train où je vais. Tiens, mais je ne me reconnais plus. J'ai eu tort de traverser ce méchant fourré du soi-disant raccourci où j'ai déchiré l'ourlet de ma jupe. Il n'y a tel que de prendre le droit chemin, ainsi que le recommande la chanson, car ce qu'on gagne d'un côté, de l'autre on le perd.

Bàâm! Une heure!

- C'est fou, je me suis égarée, moi qui connais si bien la forêt, et voici ma soupe toute froide.

Et Mariannele de courir, de prendre à droite, à gauche, encore par ici, puis par là, et plus elle va, plus elle perd la tête.

Voici un étang qui lui est inconnu, une sapinière que jamais elle ne vit, une coupe où se prépare un charbonnage. Alors elle crie

- Hé! y a-t-il du monde par ici?

Pas de réponse. Elle se remet à courir, appelle encore, crie derechef.

C'est le grand silence de la forêt sauvage, où grimpent de folles houblonnières, où fusent haut des fougères géantes, où sont inextricables les buissons, où les chasseurs ne s'aventurent qu'avec une hachette pendue à leur ceinture de cuir.

Cette fois, Mariannele pleure et tant elle courut que la moitié au moins de sa soupe chavira par-dessus bords.

N'en pouvant plus elle s'assied, prend quelque nourriture, boit un peu de vin.

Plus calme, ensuite, elle reprend sa marche, mais se reconnaît de moins en moins et quand, bââm, sonne la sixième heure, elle gémit.

- Passerai-je donc la nuit en cette solitude! Que vont devenir mes pauvres petits et que dira mon mari en rentrant!

Une clairière, enfin, le soleil sombrant eu une mer de pourpre et d'or et au pied de ce grand chêne, vis‑à‑vis, une pieuse niche vers laquelle elle se hâte et où elle voit une statue de sainte Catherine, tenant en sa dextre une palme et s'appuyant de la main gauche sur la roue de son martyre.

-Oh! douce sainte, ayez pitié de moi, gémit la malheureuse égarée, j'ai beau ne pas être votre filleule,  je suis donc la fille d'un meunier(6), vous savez, celui dont la roue tournait dans l'Ill du côté de la Pfalzeäggerte d'où une route descend vers Ferrette :Vous devez bien me connaître et savoir qu'il n'y a rien à dire sur mon compte.

 

Dans la gloire du couchant voici que, malicieusement, lui sourit la. sainte et qu'elle pointe vers elle sa verte palme de martyre, disant:

‑ Dü Daïde dü! (7) soulève le bas de ta jupe, là où te la déchirèrent les ronces est entrée une semence d'Irrkrüt,   enlève-la  vite et tu retrouveras la bonne route.

- Oh! merci, mille fois merci, sainte Catherine, et que Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit vous le rendent. Jusqu'à mon dernier soupir vous aurez ma reconnaissance, et chaque soir je vous dirai ma prière  de souvenir. Pensez donc, s'ils vont être heureux de me revoir, tous les miens!

Tandis que la sainte continue à sourire, Mariannele cherche fiévreusement et finit par trouver la semence de l'herbe qui fait errer, pas plus grande qu'une tête d'épingle, logée en l'ourlet de sa robe, et frotte la place où elle s'était incrustée avec une feuille humide, sachant que si le moindre de ses petits poils y demeurait, persisterait l'enchantement.

Tout est parti et aussitôt la brave femme finit d'errer, retrouve la bonne route, arrive même à la maison avant son homme.

O miracle! le pot est empli de soupe bouillante, meilleure encore que celle de ce matin. Toute la famille  s'assied l'entour et la déguste avec componction en écoutant l'odyssée de la ménagère, qui la dit, tantôt en larmoyant, tantôt en riant, et la termine par ces paroles

- J'étais donc (8) la fille d'un meunier, c'est pourquoi la sainte m'a exaucée si gracieusement.

 

(1) Irrkrüt : sa description varie en chaque version. Mentionnée en maint endroit, elle sert aux enchantements, aux filtres, aux vengeances. Dès qu'on en a sur soi, on perd la mémoire, on ne retrouve plus son chemin, on fait mille bêtises.

(2) Waldtony: le Tony de la forêt, donc un travailleur des bois. Souvent l'énoncé du métier ainsi précède le nom. La Gùffemadlé (Madeleine aux épingles), une mercière. Le Käspeter (Pierre du fromage), un marchand de fromage. Le Mürehans (Jean des murailles) mi maçon.

(3)  Les greniers, sous les grands toits d'Alsace, ont généralement trois étages a destinations diverses. Souvent les fruits occupent le dernier et chaque semaine la ménagère les passe en revue, enlevant ceux qui commencent â se «piquer».

 
 
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