Le Noël des petits oiseaux

 

Un soir de Noël, il faisait si, si froid, en Alsace, que tous les petits oiseaux du Sundgau et du Nordgau se rassemblèrent dans la vallée du Tannenberg, espérant se réchauffer en se serrant les uns contre les autres.

Et ils pépiaient lamentablement, ayant aussi faim que froid, et sûrement ils allaient tous mourir, quand, venant de l'office sur sa blanche haquenée, parut la noble dame que Frédéric de Linange (1) loua en ses délicieuses chansons.

Comme elle était aussi bonne que belle, la détresse des chantres ailés profondément l'attrista, et, vite, elle envoya ses gens chercher toutes les miches de pain et tous les sacs de blé qu'ils purent trouver dans le voisinage, afin d'offrir à ses petits amis un festin digne de Noël.

Lorsqu'ils furent repus, ils remercièrent en choeur la dame tant aimée de Linange en lui chantant un hymne de Nativité si, si beau, que tous ceux qui l'entendirent se mirent à pleurer et à joindre les mains et tombèrent à genoux dans la neige, alors qu'au-dessus du couchant rose, ils virent un choeur d'anges accompagner, sur la viole et le rébec, la chanson des petits oiseaux.

Qu'elle remonte à l'époque de la dame de Linange, ou à quelque autre, cette Noël des petits oiseaux est assurément une coutume très vieille, puisque, dans les environs de Schlestadt, les conteurs de veillées narrent un terrible accident arrivé à une bande d'enfants qui, allant « quérir la gerbe » furent écrasés par les Suisses, venus au secours de René de Lorraine, le Téméraire menaçant sa bonne ville de Nancy.

Les Suisses ne virent pas les tout petits, et leurs chevaux lancés au galop les piétinèrent horriblement.

C'est donc au delà de 1476, et peut-être bien au delà - jusqu'en la civilisation païenne, qui sait? - qu'il faudrait chercher l'origine de cet usage.

Voici son cérémonial, que nous retrouvons du reste dans une partie de la Suisse occidentale et ailleurs.

La veille de Noël, chacun rentrait à la maison, laissant la rue aux enfants.

Vacillants, les plus petits, conduits par les plus grands, sortaient des maisons et des chaumières, emmitouflés au possible, riant à tout le bonheur promis.

Bientôt ils formaient une longue procession qui, pêle-mêle, se mettait en branle, et un joyeux pépiement commençait.

- Gän ietz us*! (donnez maintenant dehors), scandé plus distinct et plus fort devant chaque porte de maison.

- Gän ietz us! än ietz us! avec un arrêt subit de la troupe.

La porte s'ouvrait au large, et parfois la fenêtre des mères étaient là, des aïeules, des jeunes gens souriants; on donnait aux mioches quelques beaux épis de blé, - ceux que, orgueil de la moisson, on avait depuis l'été piqués, en souvenir, derrière le crucifix de la salle basse, ou derrière la glace. Mais, après le don des épis, un autre don venait dégringoler en cascades des fenêtres, ou des perrons: pluie de noix, de noisettes, de pommes, de bonbons, mais surtout de tranches de birewecke (2).

Tous les marmots se précipitaient pour ramasser et croquer, les adroits raflant presque tout, à moins que, ainsi que cela se passait en certains villages, un père de famille ou le sacristain ne fût chargé d'accompagner la bande avec un grand sac, dans lequel les cadeaux étaient mis en commun pour être équitablement partages après la récolte.

Et de nouveau le « gän ietz us »  recommençait. 

Parfois tombait la neige, les petites mains frileuses se cachaient dans les poches, dans les fichus, sous les tabliers, les nez  devenaient roses, on se bousculait, il y avait tout à la fois des pleurs et des rires, gerbe grandissait

Quand à toutes les portes on avait frappé et récolté, c'est vers l'église que se dirigeait le cortège,et c'était alors le droit des enfants de tirer le premier coup des cloches de Noël (S'erste Wienächtslüte z'zieh). 

Sitôt la sonnerie terminée, le sacristain venait lier la grande gerbe qui fleurait encore la moisson, la gerbe blonde aux lourds épis penchés, et, sur la place, généralement devant l'église, au haut d'une perche ornée de rubans aux couleurs vives, il piquait le don des petits enfants aux petits oiseaux. (3)

Régalez-vous, hôtes ailés, semblaient-ils dire, comme nous demain soyez heureux. Noël! Noël pour les petits oiseaux, Noël pour les petits enfants (4)! 

Et c'est au milieu des histoires de guerres et de rapines, de calamités et de vie violente, qu'on rencontre un souvenir de ce charmant usage!

En le cueillant, ainsi qu'une fleur égarée en un lieu farouche, comme on remercie celle qui institua la Noël des petits oiseaux!

 

(1) Célèbre Minnesänger qui accompagna Louis V de Thuringe dans sa croisade de 1190. Très émue d'un tel hommage, la protectrice des chantres ailés institua pour eux cette fête, qui, hélas! se perd d'année en année, demeurant à peine, dans quelques villages reculés, pratiquée ou connue.

(2)  Pain de poires : gâteau traditionnel de la Nativité et du jour de l'an; - le cugnot de l'arrondissement de Belfort, - le panpéry de Provence.

(3)  Dans certains villages, la gerbe s'attachait au clocheton de la maison commune, dans d'autres au-dessus de l'école.

(4) Ce tribut aux chantres ailés, nous le trouvons aussi aux fêtes de la moisson : au bord de chaque champ, le cultivateur était tenu de laisser une mince bande d'épis, pour les oiseaux, et défense formelle était faite aux glaneurs d'y toucher.

* voir la légende "L'Herbe qui fait errer"

 
 
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