La légende des cigognes
La légende des cigognes
Ce matin-là, au milieu du Paradis terrestre, le Seigneur Dieu se dit :
- Il me faut encore des oiseaux annonciateurs pour porter à travers le monde mes mots d'ordre, dire à tous l'heure de la belle saison et celle des frimas.
Le ciel était bleu, bleu, bleu, ce qui est la plus noble et tendre couleur qui soit.
Tous les arbres étaient en fleurs, blancs, blancs, blancs, ce qui est la plus pure couleur qui soit.
Et le soleil se hâtait vers son but, en déversant sur toutes choses ses doux rayons jaunes, jaunes, jaunes, ce qui est la plus riche couleur qui soit.
Tout en se chauffant béatement en cette printanière température, tout en humant les délicieux parfums que lui apportait la brise, le Seigneur Dieu s'avouait qu'il avait créé là d'admirables choses, et, se frottant les mains, il s'en délectait avec satisfaction profonde, sans vergogne aucune.
Allant du bleu du ciel au blanc des arbres, son regard s'attardait et son front plissé démontrait que profondément il réfléchissait.
Soudain, il s'écria :
- Le ciel est bleu, donc mes oiseaux annonciateurs seront de la nuance des arbres en fleurs, et leur vol sera pureté sur tendresse.
Il prit une poignée de pétales aux fleurs des cerisiers, une autre à celle des pruniers, une troisième à celles des poiriers, les jeta en l'air en murmurant la parole créatrice, et les cigognes furent, s'envolant joyeusement dans l'immensité sereine.
Mais voici qu'un jaune rayon de soleil les éclaira, et leurs becs, leurs pattes, semblèrent de l'or en fusion.
Le Seigneur Dieu eut un cri admiratif, car son oeil d'artiste vit de suite qu'avec le bleu et le blanc, le jaune était une couleur nécessaire, et il cria au rayon de soleil:
- Que pattes et becs des cigognes toujours demeurent d'or fin!
La livrée des cigognes fut donc blanche et dorée, sauf le petit diamant noir de leurs yeux, et sur le ciel d'azur leur vol formait une harmonie de tons absolument parfaite.
Quand chaque printemps elles revinrent en Alsace, clapp, clapp, clapp et clipp, clipp, clipp, cites se mirent à raconter leurs histoires d'Orient avec une telle non pareille volubilité qu'on ne les comprenait pas toujours très bien. Mais l'essentiel était de savoir, n'est-il pas vrai, que revenaient les beaux jours.
Le mot d'ordre aussitôt circulait partout, frémissant à travers le sol plantureux, en l'onde mouvante, dans l'air poudré d'atomes.
Sous les feuilles sèches s'éveillait la coccinelle (1), disant :
- Ah! que j'ai donc bien dormi!
Les dames d'or se mettaient à paresser à l'entour des rosiers, les pervenches ouvraient leurs beaux yeux tendres, le bois-joli étirait ses grappes lilas, le cytise allongeait les siennes, la violette embaumait, le gazon devenait couleur d'émeraude, et tous les arbres revêtaient leur neuve robe de Pâques.
Les cloches alors chantaient alleluia, et clapp, clapp, clapp, et clipp, clipp, clipp, les cigognes avec elles chantaient, volant autour du clocher comme si toute l'allégresse du printemps frissonnait dans leurs blanches ailes.
Mais voici qu'un beau matin, en arrivant d'Égypte, la reine qui vole toujours en tête de la troupe, ramage, ce clappement allongé qui veut dire halte, et au lieu d'aller s'abattre à son habitude sur les hauteurs de Thann, le vol des cigognes se mit à tourner, tourner, tourner, tout autour du Champ du Mensonge, descendant de plus en plus bas vers la terre avec un bruit de becs assourdissant, car toutes elles clappaient éperdument, depuis la reine à l'avant, jusqu'au moindre lieutenant par côté, jusqu'au tout petit Nestgigser (2) dernier de l'arrière-garde.
C'est que là, en bas, le grand, le vaste champ était couvert de blessés, de mourants, de cadavres, et de sinistres vols de corbeaux croassaient alentour d'eux.
Le sang formait des mares et la Thür (3) coulait teinte en rouge.
Il y eut parmi les cigognes une stupeur, laquelle un instant arrêta leur ramage, et de lourdes larmes, car ainsi que les humains les chers oiseaux du Seigneur Dieu savent pleurer, roulèrent dans les diamants noirs que sont leurs yeux.
La reine essaya d'interroger les corbeaux, mais ils étaient trop ardents à la curée pour lui répondre.
Elle en avisa un, pourtant, qui repu, gonflé comme une outre, perchait sur un roc, bâillant à chaque instant à se décrocher son vilain bec, tant il avait la digestion mauvaise, et lui répéta impérativement sa demande.
Subissant l'ascendant de l'oiseau du Seigneur Dieu, l'oiseau du Seigneur Lucifer répondit en rechignant
- Ben, que voulez-vous, brave dame, c'est la guerre qui nous prépare de bonne pitance. Nous ne vivons pas d'eau de source (4) et d'azur comme vous autres, nous prisons la substantielle nourriture. Or, aujourd'hui c'est festin de gala, et c'est chair blanche et fine dont nous nous régalons. Le Débonnaire a été battu par trois de ses fils, trahi par ses sujets. Ah! ce fut un fier et rude combat, l'odeur du sang se répandait jusqu'au Blauen et plus loin encore résonnait le bruit des armures... Que j'ai donc bien dîné!
- Alors, s'écria la reine, ce fut un combat entre frères et contre un père!
- Entre frères et contre un père ! répétèrent toutes les cigognes, jusqu'au petit Nestgigser à l'arrière du vol.
Et pendant plus d'une heure, en un éperdu ramage, elles exprimèrent leur sainte indignation, puis la souveraine ayant repris le vol, elles la suivirent, allant se percher sur une colline, où jusqu'au crépuscule elles délibérèrent sur la conduite à tenir.
Pour ces oiseaux familiaux, si respectueux, si bons pour leurs vieillards (5), si solidaires les uns des autres, la bataille de ce jour était le crime des crimes, et toutes se mirent d'accord sur ce point qu'il était, nécessaire absolument de protester auprès du Seigneur Dieu.
De temps en temps, le Nestgigser glapissait de sa voix de tête :
- Je veux m'en aller d'ici, na!
Mais un vieux cigognard, de l'arrière-garde, lui aussi, à cause de ses rhumatismes, lui expliqua que les humains se battaient ainsi dans les cinq parties du monde, malgré tout ce qu'on avait fait pour les en dissuader, malgré le bon Christus qui était venu leur prêcher de s'aimer les uns les autres, comme on s'aimait parmi les bonnes cigognes.
- D'aucuns même ont, de la guerre et des brigandages, fait un métier!
Oui, mon enfant, c'est comme ça!
Puis, ayant un petit temps passé en revue ses vieux souvenirs, il ajouta :
- Et comprends donc que le Seigneur Dieu compte sur nous pour le mot d'ordre des saisons. Que deviendraient ces braves gens de l'Alsace si nous les abandonnions? Ce n'est pas de leur faute, voyons, si une troupe de méchants a décrété la guerre.
Mais le Nestgigser ne voulut rien entendre continuant à glapir :
- Je veux m'en aller d'ici, na!
Découragé, le bon vieux cigognard replia une de ses pattes engourdies sous l'aile, pour la chauffer un brin, pencha sa tête vénérable et ferma ses yeux de diamant noir, essayant de se reposer du long voyage, car il avait toute confiance en la sagesse des vaillants de l'avant-garde.
Quand le doux soleil prépara son coucher et que rouge devint le ciel, comme rouge était le sinistre champ du carnage, les cigognes eurent terminé leur vote et l'on tira au sort les membres de la délégation qui devait aller trouver le Seigneur Dieu à l'aube et lui soumettre la pétition suivante :
- Nous cigognes, douloureusement émues par les horreurs que nous venons de voir, demandons humblement au Roi des Mondes la permission de prendre le deuil de nos illusions et de nous teindre les ailes en noir, afin de faire comprendre aux cruels humains notre non pareille indignation, notre chagrin inconsolable.
Le Nestgigser n'était pas content du tout, étant très fier de ses ailes blanches et les voulant garder ainsi. Aussi continua-t-il à piailler très avant dans la nuit, si bien que sa mère dut le fustiger de quelques bons coups de son long bec.
Le Seigneur Dieu, quand arrivèrent ses oiseaux, respirait une rose au parfum suave. Il fit semblant de la humer encore plus fort... or, c'était tout simplement pour cacher ses larmes, vu qu'il avait un gros chagrin, lui aussi, de cette guerre impie. Mais, vous comprenez que sa dignité ne lui permettait pas de le laisser voir.
- Qu'est-ce que vous me voulez, vous? dit-il brusquement; ne m'assourdissez donc pas tant avec vos clipp, clapp, parlez chacune à votre tour et que la plus ancienne commence.
Un peu intimidées elles obtempérèrent à son désir, exposèrent avec tact et mesure leur émouvante requête, puis un grand silence régna, durant lequel le Seigneur Dieu profondément se recueillait.
- Allons, dit-il enfin, mes sages oiseaux, vous avez raison, prenez le deuil, mais un deuil restreint qui ne m'abîme pas trop l'harmonie de tons que vous formez sur le ciel bleu, trempez le bout seulement de vos ailes dans le noir de la désillusion et que ce noir soit brillant comme les diamants de vos yeux.
Depuis ce jour, blanches, jaunes et noires devinrent les chères cigognes.
Mais c'est le Nestgigser qui fit une vie au retour de la délégation.
Deux jours après encore, et clipp, clipp, clipp, sur le mode le plus aigu, il glapissait :
- Je veux m'en aller d'ici, na! Et je veux garder mes ailes blanches.
Rien n'y fit, il fut bien obligé de se soumettre.
(1) Coccinelles et dames d'or jouent un grand rôle dans nombre de légendes alsaciennes. La première passe pour un envoyé du ciel: à Strasbourg, on la nomme Hergottskäfer: scarabée du Seigneur Dieu. A Mulhouse, Liebehergottskäfer : scarabée du cher Seigneur Dieu. Ailleurs, Mariakäfer : scarabée de Marie; ou Sonnenkäfer scarabée du soleil, etc. Elle est un porte-bonheur et un avertisseur de réussites. Par contre, la dame (l'or jouit d'une renommée détestable. Elle porte malheur, annonce la présence du diable, se plait en la société des sorcières et des criminels. Ses surnoms s'en ressentent. Teufelskäfer: scarabée du diable. Teufelspferd : cheval du diable. Hagelkäfer scarabée de grêle, Hexenkäfer scarabée des sorcières.
(2) Le Nestgigser (de Nest : nid, et de gigsen piailler sur un mode aigu) est le dernier-né d'une couvée, celui qui est le plus faible, partant le plus gâté, souvent le plus criard. Chez les cigognes, très familiales, on place à l'arrière, pendant le vol de migration, les Nestgigsers que les valides soutiennent à tour de rôle, et l'on fait de même pour les pauvres vieux et vieilles de la bande, une grande solidarité régissant ces oiseaux pour lesquels les Alsaciens ont toujours eu un véritable culte.
(3) Rivière passant à Thann et non loin du Champ du mensonge.
(4) L'une des principales nourritures des cigognes, avec les batraciens, c'est le serpent, animal d'enfer lui aussi. Selon la tradition populaire (voir les études de Stöber sur les Gespengsterthiere) Dieu a chargé ses oiseaux bénis de les chasser sans merci.
(5) Les cigognes apportent la nourriture â leurs vieux parents qui ne peuvent plus l'aller quérir et la déposent dans leur bec ouvert ainsi qu'elles le font pour leurs cigogneaux.